Les chirurgiens-dentistes seront-ils remplacés un jour par des robots ?

Dans quelle mesure les nouvelles technologies au sens large, et les nanotechnologies, les biotechnologies, l’informatique et les sciences cognitives (NBIC), en particulier, vont-elles bouleverser le domaine de la santé ? Les chirurgiens-dentistes seront-ils remplacés un jour par des robots ?

Pour le Dr Laurent ALEXANDRE, il ne fait aucun doute que des changements de très grande amplitude se profilent.

LAURENT ALEXANDRE, UN HOMME AUX NOMBREUSES FACETTES

Chirurgien-urologue et neurobiologiste, Laurent Alexandre est également diplômé de Sciences Po, d’HEC et de l’Ena. Fondateur et développeur de Doctissimo.fr et d’une dizaine d’entreprises high-tech, il dirige aujourd’hui DNAVision, qui est spécialisée dans le décryptage du génome.

Une activité consistant à lire et analyser les trois milliards de bases chimiques constituant l’ADN humain, en vue de prévenir l’apparition de maladies héréditaires et de personnaliser les traitements, notamment.

Auteur de plusieurs livres, dont La mort de la mort, Google démocratie et La défaite du cancer, il s’intéresse aujourd’hui aux technologies NBIC.

NexTDentiste :  Vous affirmiez, récemment, que le rôle des médecins, en 2030, équivaudra à celui des infirmières d’aujourd’hui. Doit-on prévoir la même évolution pour les chirurgiens-dentistes?

Dr Laurent Alexandre : J’ai, en effet, déclaré que les médecins, en 2030, ne feraient que signer les ordonnances sans les avoir écrites, la responsabilité du diagnostic et du traitement échoyant, alors, à des machines. J’imagine un sort similaire pour les praticiens dentaires. D’ici une vingtaine d’années, le chirurgien-dentiste sera aux ordres de systèmes experts, de la même manière que les assistants dentaires d’aujourd’hui sont subordonnés aux dentistes. Il faudra un certain temps pour que ce phénomène s’impose, mais il est inévitable: le moment où le spécialiste de santé fera moins bien que le système expert est proche. Dès lors, le praticien se trouvera en position d’appliquer des protocoles de santé qu’il n’aura pas élaborés et décidés. C’est ce que j’appelle la «watsonisation de la santé», du nom du système expert d’IBM, Watson. Récemment, celui-ci a lu et analysé les plus de 70000 articles, revues et études publiés sur la P53, une protéine aussi désignée comme «gardienne du génome» et, dont la défaillance, causée par une mutation, joue un rôle majeur dans le développement des cancers. Avec l’aide de Watson, le Baylor College of Medicine a ainsi pu identifier six protéines susceptibles d’intervenir dans la modification de la P53, et qui seront soumises à de nouvelles recherches. Trente-huit années auraient été nécessaires à un médecin pour ne serait-ce que passer en revue la littérature parue sur la P53! La cancérologie est sans aucun doute la première spécialité concernée par la watsonisation de la médecine, et ce mouvement en avant va aller crescendo. Les oncologues commencent seulement à réaliser qu’ils ne peuvent pas, tout spécialistes et experts qu’ils sont, analyser le génome d’une tumeur. L’ADN tumoral contient 20000milliards d’informations; seul un système expert est en mesure de réaliser un séquençage et une analyse fiables et rapides. La montée en puissance des NBIC, telles que la manipulation génétique des globules blancs, dans la lutte contre les cancers, est enclenchée et ne s’arrêtera pas. Cette accélération de l’histoire est d’autant plus difficile à assimiler et à accepter par les oncologues qu’elle coïncide avec la robotisation croissante de la chirurgie, réduisant ainsi leur rôle à la portion congrue.

NexTDentiste : La prise de pouvoir des machines serait donc inexorable? Quelles sont les conséquences prévisibles de ce mouvement sur le métier?

Dr L. A. : Il faut, déjà, préciser que ce brassage entre intelligence artificielle et robotique n’est pas circonscrit au seul domaine de la médecine, mais s’apparente au contraire à une lame de fond en passe de submerger de nombreux secteurs d’activité. L’histoire récente regorge, à cet égard, d’exemples qui doivent nous inviter à la plus grande prudence, et même à une certaine forme d’humilité. Une étude menée et dévoilée dernièrement par le cabinet Roland Berger révèle que trois millions d’emplois seraient menacés par la robotisation des tâches d’ici 2025, y compris pour des emplois qualifiés. De la même façon que la mondialisation a contribué à l’atrophie des emplois industriels, la robotisation pourrait toucher durement et durablement les classes moyennes.

La dentisterie ne fait pas exception même si, comme dans l’éducation et la culture, la cybernétisation des pratiques et des méthodes pourrait y être plus lente. Mais, en 2030 ou en 2035, les chirurgiens-dentistes devront à leur tour cohabiter avec des robots chirurgicaux autonomes. Et l’industrialisation de processus novateurs ne se limite pas à la robotique: les progrès en matière de cellules souches permettront, à moyen terme, de recréer des dents et des gencives. Si l’on associe cela à la disparition progressive des caries, on pourrait assister à un déplacement pur et simple de l’épicentre de la dentisterie. Les chirurgiens dentistes se borneront à leur mission de prévention, tandis que le métier évoluera et verra émerger de nouveaux praticiens, dotés de nouvelles compétences. De manière générale, la pratique dentaire est amenée à s’exporter de plus en plus en-dehors du cabinet. Et les chirurgiens-dentistes pourraient très bien coopérer de manière régulière avec les GAFA…Alors qu’un grand nombre d’entre eux, à l’heure actuelle, ne savent pas ce que c’est. Cet acronyme désigne les géants du web que sont Google, Apple, Facebook et Amazon, et qui ont d’ores et déjà commencé à investir massivement le champ de la santé avec des visées et des ambitions parfois insolentes, mais loin d’être ineptes. Ainsi de Google, qui veut augmenter la durée de vie moyenne de vingt ans d’ici 2035 !

NexTDentiste : Les professionnels actuels ne semblent pas conscients de cette évolution. Et les futurs praticiens ne sont pas formés en conséquence. Comment changer les choses ?

Dr L. A. : Les acteurs de la Silicon Valley vont largement influer sur ce que seront les écosystèmes de la médecine de demain. Dans la santé bucco-dentaire, les technologies liées au bon vieillissement révolutionneront, par exemple, les traitements contre les maladies parodontales. Les objets connectés pourraient tout autant trouver une place de choix dans nos bouches. Ce que font Google et Novartis, aujourd’hui, pour la mise au point d’une lentille de contact intelligente capable de mesurer la glycémie des personnes diabétiques pourrait vraisemblablement s’étendre à la cavité buccale. La brosse à dents connectée existe déjà, mais bientôt, ce seront les dents elles-mêmes qui seront connectées afin de mesurer des variables biologiques et optimiser, ainsi, la prévention ou le traitement de certaines pathologies parodontales.

Le tsunami technologique laisse entrevoir ses contours à l’horizon; les autorités responsables se préparent-elles, pour autant, à son arrivée et à son déferlement ? Les pouvoirs publics lancent-ils des réflexions sur le sujet, se penchent-ils sur la conception et la construction de digues, de garde-fous ?

Absolument pas. La plupart de nos dirigeants et des corporations ont des œillères et ignorent le sujet. Quand elle survient, la prise de conscience est d’autant plus brutale: il suffit d’observer la suffisance de Nokia, en 2007, lors de l’annonce du premier iPhone, puis sa déchéance, ou celle des disquaires devant les premières plates-formes de téléchargement en ligne pour s’en convaincre. L’aveuglement devient même coupable et dangereux : en 2002, le président du conseil d’administration de Kodak avançait, sûr de son fait, que l’appareil photo numérique n’avait aucun avenir… S’agissant de la santé en général et de la profession dentaire en particulier, la secousse pourrait être au moins aussi violente, si ce n’est plus, en raison d’un anachronisme technologique et d’un déni encore plus accentués. D’autant que rien n’est fait pour favoriser leur prise de conscience. À cet égard, les sociétés savantes, les syndicats et les pouvoirs publics devraient urgemment coopérer et travailler à un diagnostic de ce boom technologique annoncé et ses répercussions sur les systèmes de santé dans les trente prochaines années. L’État n’a pas vu arriver internet, les réseaux sociaux, etc. et n’a fait rien d’autre que mettre en œuvre des résolutions à réaction, sans jamais laisser la moindre place à l’anticipation et à la prospective, ou seulement à la marge. Mais il n’est pas trop tard pour changer de paradigme. À défaut, nous assisterons impuissants aux mêmes mécanismes et aux mêmes conséquences que dans le secteur de la musique: la fonction bucco-dentaire sera «produite» par d’autres acteurs, avec d’autres process.

NexTDentiste : De quelle(s) manière(s) les professionnels de santé en général, les chirurgiens-dentistes en particulier, doivent-ils et peuvent-ils s’associer à ces évolutions ?

Dr L. A. : Il faut insérer la futurologie dans les politiques publiques, chez les syndicats, et tendre vers la réorganisation de l’enseignement, des structures professionnelles, de la formation continue des praticiens de santé. En définitive, s’approprier ces phénomènes comme des tendances de fond destinées à se pérenniser. La futurologie doit même s’inviter dans le cabinet. Le local dentaire doit se réorganiser pour s’inscrire dans une perspective plus conforme au XXIe siècle. L’un des problèmes auxquels se confronte le chirurgien-dentiste réside dans son isolement, qui le conforte dans un système de pensée souvent conservateur et qui prête la main à la résurgence de sursauts poujadistes face au progrès. Il faudrait intensifier le développement des cabinets de groupe qui, seuls, disposeront des ressources, compétences et effets d’échelle à même d’activer tout le potentiel lié aux systèmes experts, aux NTIC et aux NBIC. Le praticien dentaire 2.0 et NBIC reste à inventer ! On peut par exemple, imaginer que le recours à l’impression 3D permette de fabriquer des prothèses dentaires. Les chirurgiens dentistes d’aujourd’hui et de demain doivent également acquérir les pratiques et savoirs fondamentaux relatifs aux biotechnologies, aux cellules souches, etc. Pour inviter les professionnels de santé à la prudence et à l’humilité, je rappellerais ce chiffre: la puissance des serveurs informatiques aura été multipliée par 1000 d’ici 2025. Et par 1000 000 dix ans plus tard. Quand on sait ce dont est déjà capable Watson aujourd’hui…

Les professionnels de santé ne sont pas des microcosmes très dynamiques. Ils déploient les mêmes processus depuis des années, et considèrent, à tort ou à raison, que leur métier ne consiste pas à se projeter, encore moins si les corps intermédiaires ou les pouvoirs publics ne les orientent pas dans ce sens. La culture technologique est encore loin d’avoir imprégné les couches de la politique; aucune discussion, aucune expertise dans ce domaine n’est organisée au niveau de l’État, hormis quelques rares exceptions.

NexTDentiste : Quels sont les risques associés et peut-on les encadrer ?

Dr L. A. : Naturellement, ce «coup d’État» technologique porte en lui les germes de nombreuses problématiques, sur lesquelles régulateurs comme législateurs ne peuvent pas faire l’économie de réflexions dédiées.

Quid de l’éthique, par exemple? Selon moi, la watsonisation sonne le glas de l’éthique médicale telle qu’on la connaît et telle qu’on la cultive aujourd’hui. La déontologie est vouée à devenir l’une des briques de l’algorithme: c’est le système expert, et non plus le cerveau humain, qui réalisera les choix éthiques. Avec les NBIC, nous sommes à l’aube d’une révolution d’ordre politique, social et philosophique. Le renversement sera aussi économique. Si certaines des technologies qui nous aideront à mieux vieillir et de prévenir les maladies ne seront pas à la portée du plus grand nombre, dans un premier temps, cela ne devrait être que temporaire. Le coût du séquençage de l’ADN a, par exemple, été divisé par 3000 000 en une dizaine d’années. Plus qu’en termes d’accessibilité, nous devons donc réfléchir aux moyens à mettre en œuvre pour contrôler ces technologies et, plus généralement, à la place de l’humain.

Le risque qu’une intelligence artificielle omnisciente échappe à ses créateurs ne constitue pas un scénario inimaginable. Le problème, avec internet, n’est pas endogène mais plutôt dans ce que l’on en fait et avec quelles intentions on le manipule. L’équation sera la même pour les systèmes experts et les technologies NBIC. Pour paraphraser Elon Musk, cofondateur de Paypal et de SpaceX, l’intelligence artificielle représente l’une des plus grandes menaces du XXIe siècle. Car nous ne sommes pas à l’abri de l’émergence de «rogue IA» – des intelligences artificielles scélérates.