Cancers buccaux et papilloma virus (HPV) : l’appel à la vaccination

Essentiellement dus à l’alcool et au tabac mais aussi aux papillomavirus, les cancers de la cavité buccale et de l’oropharynx tuent encore, en France, presque autant que les accidents de la route… En partie parce qu’ils sont mal connus du grand public et pris en charge trop tard. En tant que médecin de la bouche et acteur de santé publique, ,nous sommes en première ligne pour dépister les cancers buccaux et assurer leur prévention.

Dressons le point sur les actions à mener au cabinet pour sensibiliser les patients aux facteurs de risque et procéder à un dépistage systématique.

UNE PATHOLOGIE MEURTRIÈRE MAIS PEU CONNUE

Avec 7 500 nouveaux cas chaque année et 4 000 décès, soit presque autant que sur tout le territoire américain, la France fait figure de mauvais élève dans la lutte contre les cancers buccaux. Une situation d’autant plus préoccupante qu’il s’agit de l’un des cancers les plus mortels lorsqu’il est pris en charge tardivement, ce qui se produit dans 70 % des cas.

La plupart des lésions n’étant en effet pas douloureuses, elles alertent peu, ce qui retarde le diagnostic et la prise en charge de la maladie. Ainsi, son taux de survie à cinq ans est aujourd’hui de 32 %, alors qu’il pourrait grimper à 80 % avec des mesures de prévention et de dépistage précoce. Car ces pathologies, leurs symptômes et leurs multiples facteurs de risque restent méconnus du grand public. Une étude menée dans le cadre de la campagne européenne « Prendre le cancer à la gorge » le confirme (1). Moins d’un Français sur trois sait précisément ce qu’est un cancer des voies aéro-digestives supérieures (VADS), un sur deux en a une vague idée et un sur quatre n’en a jamais entendu parler. Et même si 72 % affirment qu’ils iraient consulter en cas de symptômes persistant plus de trois semaines, la Société française de carcinologie cervico-faciale (SFCCF) constate le contraire sur le terrain. Certains patients présentent même des symptômes depuis plusieurs mois sans s’adresser à un professionnel de santé… Car seuls des maux de gorge, un ganglion dans le cou ou des saignements de nez poussent à consulter. Des symptômes tardifs ou spécifiques à certains cancers buccaux.

Les manifestations précoces, souvent indolores et pourtant caractéristiques, n’inquiètent pas, car on ne les connaît pas. Même chose du côté des risques. Si le rôle du couple alcool + tabac est bien connu et ce, par 98 % des Français, il n’en va pas de même pour les autres causes comme l’exposition au soleil, certaines lésions ou maladies bucco-dentaires potentiellement malignes, certaines carences diététiques, mais surtout le papillomavirus (HPV).

UN FACTEUR DE RISQUE À SURVEILLER : LE HPV

Identifié comme cause de certains cancers de la cavité buccale et de l’oropharynx, le HPV se transmet lors de rapports sexuels oraux. D’origine génitale, il s’introduit en effet dans la bouche lors d’une fellation ou d’un cunnilingus. Même si le tabac et l’alcool restent de loin le facteur de risque essentiel, la progression des cancers dus au HPV, et notamment au papillomavirus de type 16, inquiète les spécialistes. Ainsi, selon une étude publiée dans le Journal of the American Medical Association (JAMA), les cancers de la gorge auraient augmenté de 225 % en 20 ans aux États-Unis et seraient attribuables à 80 % au HPV. Quant à l’Agence internationale de recherche contre le cancer, elle estime la part des cancers de l’oropharynx dus au HPV entre 40 % et 60 %. Des chiffres qui pourraient amener la France à revoir sa politique de prévention pour proposer aussi aux garçons de se faire vacciner contre le HPV. De nombreux pays comme l’Autriche, les États-Unis, mais aussi l’Australie, le Canada, ou l’Italie et la Suisse le font déjà. Quant au dépistage précoce de ces cancers buccaux, il reste essentiel, car ils se soignent bien. D’un meilleur pronostic que les autres cancers ORL, ceux liés au HPV répondent, en effet, mieux aux traitements, qu’il s’agisse de chirurgie, de chimiothérapie, de radio et ou chimiothérapie combinée ou de radiothérapie seule.

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CHIRURGIENS-DENTISTES : ON EST EN PREMIÈRE LIGNE

En tant que médecin de la bouche et acteur de santé publique, le chirurgien-dentiste est en première ligne pour dépister un cancer buccal ainsi qu’identifier les patients à risque. Il doit non seulement être en mesure de sensibiliser le patient à risque avec des symptômes à surveiller mais aussi de l’orienter, le cas échéant, vers un spécialiste. Ce qui suppose à la fois de bien connaître l’épidémiologie et la symptomatologie de ces cancers.

Côté cible, 41 000 personnes sont aujourd’hui suivies en France pour un cancer de la cavité buccale (hors pharynx). Âgées d’une soixantaine d’années, il s’agit essentiellement d’hommes (rapport de 8 à 10). Mais la proportion de femmes augmente, compte tenu de leur consommation croissante d’alcool et de tabac. Les patients potentiellement affectés d’un cancer buccal dû au HPV sont différents. Plus jeunes et souvent issus de milieux favorisés, il s’agit souvent de jeunes hommes hétérosexuels, car la femme est plus vectrice que l’homme dans la transmission des HPV.

Côté risques : le tabac et l’alcool restent en tête, source de 92 % des cancers ORL chez les hommes et 46 % chez les femmes. Le premier parce qu’il dégage des produits cancérigènes et génère des goudrons dont le contact avec les muqueuses buccales multiplie par 5 le risque de développer un cancer de la bouche. Le second parce qu’il agresse les muqueuses et diminue leurs capacités réparatrices, engendrant de nombreuses réactions cancérigènes. Sans parler de l’association des deux, qui multiplie par 45 le risque de développer des tumeurs buccales. S’y ajoutent le HPV et, dans une moindre mesure, une mauvaise hygiène dentaire, une surexposition aux UV pour le cancer des lèvres, des inflammations répétées, une alimentation pauvre en fer et en vitamine A ou C, ainsi qu’une prédisposition familiale ou génétique, des maladies d’immunodéficience ou d’immunosuppression et l’anémie.

Quant aux symptômes, les signes qui doivent alerter sont nombreux. Ils comprennent aussi bien des plaques rouge foncé ou blanchâtres, que des saignements spontanés, des zones irritées ou creusées, des inflammations, des gênes et des douleurs d’un côté de la bouche ou près des oreilles, une cicatrisation difficile dans la cavité buccale, des douleurs du cou, etc. Autant de points à surveiller de près chez tous les patients, à travers un examen des aires ganglionnaires et des muqueuses buccales.

DETECTER LES CANCERS BUCCAUX : CA COMMENCE PAR UN CHECK-UP DE 3 MINUTES !

Trois minutes suffisent pour réaliser cet examen indolore et sans surcoût pour les patients, dans le cadre d’une consultation normale.

En commençant par un examen exo-buccal, qui consiste à inspecter les téguments et palper les aires ganglionnaires principales : sousmaxillaires, jugulo-carotidiennes et susclaviculaires.

Objectif : vérifier la présence ou non d’une adénopathie qu’on identifie à la fois par sa localisation, sa taille, sa consistance, sa mobilité et son aspect plus ou moins douloureux.

L’examen se poursuit par une exploration de la cavité buccale à l’aide d’un scialytique ou d’une lampe frontale, deux miroirs pour faciliter l’examen de la face interne des joues et des lèvres, ainsi que des compresses pour observer correctement les bords de la langue et sécher. Un examen en huit étapes, qui consiste à rechercher des lésions blanches (kératoses) et/ou rouges (érythroplasiques) et/ou ulcérées.

  1. Examiner la commissure des lèvres des deux côtés et sous toutes ses faces cutanée et muqueuse.
  2. Face interne : déplacer les miroirs vers les parties supérieures de la face interne de la joue.
  3. Observer la partie cutanée et vermillon de la lèvre supérieure.
  4. Ainsi que de la lèvre inférieure.
  5. Observer le palais dur ou palais osseux antérieur.
  6. Puis le palais mou, sans oublier voile, luette et amygdales palatines.
  7. Descendre vers le plancher lingual et suivre l’arcade dentaire inférieure.
  8. Terminer par l’examen de la langue : son dos, ses bords et sa face ventrale.
  9. Toute lésion doit être caractérisée, en sachant que les lésions élémentaires de la muqueuse buccale se manifestent par des changements de couleur ou de volume. Regroupées, elles présentent un aspect hétérogène souvent très évocateur de carcinome épidermoïde.

À la moindre suspicion, le patient devra être orienté vers un CHU référent en oncologie.

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